Prologue
Erik, le technicien du Discoverer , fit brusquement irruption dans la cabine du capitaine en tendant devant lui la photographie d’un étrange objet que la sonde venait de détecter au fond de la mer Baltique.
- Vous devez jeter un coup d’œil là-dessus, se contenta-t-il de dire, d’une voix excitée.
- Qu’est-ce que c’est ? lui demanda Yorgi, intrigué par la large tache que lui dévoilait la photographie et qui venait assombrir le fond marin.
- Je ne sais pas précisément ce que c’est, mais une chose est certaine, c’est une très grosse épave, dit-il.
- Tu crois qu’il pourrait s’agir d’un avion ? demanda Yorgi, en lui rendant l’image de mauvaise qualité.
Ils remontèrent sur le pont et Yorgi, le capitaine du bateau, ordonna à son second de faire demi-tour.
- Qu’est-ce qui se passe ? demanda ce dernier en les rejoignant.
- Nous devons revenir sur nos pas pour faire une petite vérification, dit Yorgi. Erik a peut-être découvert quelque chose.
Le Discoverer était un bateau d’exploration marine de quinze mètres, transportant à son bord neuf membres d’équipage, tous Suédois, qui sillonnait la mer Baltique à la recherche d’épaves englouties. La chance leur avait souri au cours de cette sortie qui avait duré plusieurs jours. Ils avaient récupéré une cargaison volumineuse de caisses entières de vins fins, au millésime datant d’avant la Première Guerre mondiale. Leur spécialiste avait évalué leur récolte à plus de deux millions de couronnes suédoises .
- Je ne suis pas certain qu’il soit bien sage de revenir en arrière, lui dit Hans, son second.
L’équipage était épuisé et les stocks de nourritures et les réserves d’essence étaient presque vides. Yorgi Andreov avait alors ordonné un retour en ligne directe pour Stockholm, leur port d’amarrage. Mais, suite aux photographies remises par le technicien de bord, Yorgi avait vérifié les coordonnées transmises par Erik et calculé que l’épave était à moins d’un kilomètre nautique de leur position actuelle.
- On y va, ordonna Yorgi. Nous effectuons seulement quelques vérifications pour l’instant. S’il y a quelque chose d’exploitable, nous reviendrons un autre jour pour faire le travail.
Yorgi Andreov était un employeur juste et intègre. Il prenait soin des hommes qui travaillaient pour lui et c’était la raison qui expliquait pourquoi plusieurs d’entre eux étaient avec lui depuis ses débuts. Chacun des membres de l’équipage recevait un bonus substantiel lorsqu’ils trouvaient des cargaisons avantageuses, comme c’était le cas lors de cette longue expédition.
Dans la jeune quarantaine, Yorgi Andreov avait acquis son bateau avant qu’il ait atteint les trente ans, après qu’il eut découvert accidentellement une vieille épave au large des côtes suédoises, près de la frontière finlandaise qui bordait l’archipel d’Åland. Depuis cette époque, il arpentait la mer Baltique, à l’affût d’un des innombrables navires ensevelis sous cet océan tumultueux. Il connaissait bien les caprices de ces eaux imprévisibles et avait toujours navigué avec prudence et discernement.
Quand ils eurent atteint les coordonnées indiquées par le technicien, Yorgi fit descendre la sonde. Ils avaient à peine fait une trentaine de mètres qu’elle cessa d’émettre. Presque aussitôt, tous les appareils électroniques du bateau cessèrent aussi de fonctionner.
- Qu’est-ce qui se passe ? interrogea Yorgi en voyant Erik, son technicien, penché sur l’équipement pour vérifier les connexions.
- Je n’en ai aucune idée, lui répondit Erik.
Hans, qui s’inquiétait de la situation, avait eu le réflexe de démarrer les machines afin de s’assurer de leur bon fonctionnement.
- Le moteur marche normalement, cria-t-il à Yorgi.
- Rentrons, ordonna Yorgi. Et longe les côtes dès que possible, on ne sait jamais.
Quelques kilomètres plus loin, tous les appareils électroniques se mirent à fonctionner de nouveau. Ils regagnèrent Stockholm sans autre incident.
* * *
Le jour suivant leur arrivée à Stockholm, Erik, le technicien du Discoverer, était déjà à l’intérieur du bateau quand Yorgi arriva à son bord. Le jeune homme avait étalé, sur sa table de travail, toutes les images exploitables prises par la sonde, juste avant de s’endormir, la tête appuyée sur ses bras repliés, ne laissant paraitre que ses longs cheveux bruns. Sans faire de bruit, Yorgi remonta à la cabine de pilotage pour effectuer une inspection complète de l’équipement électronique du bâtiment.
Une heure plus tard, ce fut au tour de Hans, le second du capitaine, de monter à bord. Malgré la température agréable de ce début de juin, il portait son éternel bonnet de laine qui ne le quittait pratiquement jamais. Il se rendit directement à la cabine de pilotage où se trouvait déjà Yorgi. Ensemble, ils firent une seconde inspection de l’équipement électronique, sans découvrir la raison du dysfonctionnement de la veille.
Les deux hommes discutaient avec animation de l’étrangeté de la panne, quand Frederik et Jehan, les deux plongeurs, arrivèrent en même temps.
- Je ne pensais pas vous voir ici aujourd’hui, leur dit Yorgi en les voyant monter à bord.
- Nous voulions faire une vérification complète de nos équipements de plongée, dit Jehan, le plus jeune des membres de l’équipage.
Quand ils redescendirent tous en cabine, Erik était réveillé et examinait les photos qui étaient étalées devant lui.
- Bonjour, lui dit Yorgi.
- Désolé de m’être endormi, dit Erik, un peu confus.
- À quelle heure es-tu monté à bord ? demanda Hans.
Erik regarda sa montre; il était passé onze heures du matin.
- Je ne sais pas exactement, dit-il. Je n’arrivais pas à dormir la nuit dernière. Ces images m’obsédaient, alors je suis venu pour examiner les photos et j’en ai profité pour faire une vérification de l’équipement électronique.
Hans et Yorgi se mirent à rire. Tous les membres de l’équipage présents avaient eu la même idée. L’événement étrange qui s’était passé la veille les obsédait et ils avaient tous voulu s’assurer que tout fonctionnait normalement. Personne n’arrivait à trouver une explication à cette panne générale.
Ils se penchèrent tous sur les images fournies par la sonde. Nul ne pensait à rentrer chez lui. Cet objet, qui animait leur imagination de manière exponentielle, pourrait peut-être rapporter fortune et gloire.
- Cela n’a rien à voir avec un navire ou un avion, constata Yorgi.
- C’est pratiquement un rond parfait, dit Hans. Et c’est beaucoup plus gros que tout ce que nous n’avons jamais trouvé.
- D’après mes estimations, ça doit faire près de soixante mètres de diamètre, dit Erik.
Ils relevèrent tous la tête et Erik les regarda tour à tour, confirmant ce qu’il venait de dire.
- Est-ce que quelqu’un pense à la même chose que moi ? demanda Frederik.
Personne ne répondit à la question. L’idée d’un vaisseau extraterrestre les avait bien sûr tous effleurés, mais aucun d’eux n’osait le dire à voix haute. Ils reportèrent leur regard sur les photographies, essayant de deviner ce qui se trouvait sous leurs yeux.
- Je ne peux pas croire que l’idée d’une soucoupe volante n’ait effleuré personne, répéta Frederick, cherchant la confirmation chez l’un de ses collègues.
- C’est certain que cette idée nous a tous traversé l’esprit, avoua le capitaine. Mais n’est-ce pas un peu simpliste ?
- C’est exact, renchérit Hans. À moins qu’il ne se soit abimé au fond de la mer que récemment. Je ne peux pas croire qu’au nombre de bateaux qui naviguent sur ces eaux, personne n’ait détecté quelque chose d’aussi gros.
Les paroles de Hans faisaient son chemin dans l’esprit analytique d’Erik. C’était par un pur hasard qu’il avait lancé la sonde, la veille. La profondeur du fond marin était beaucoup trop importante dans cette partie de la mer pour de l’exploration sous-marine sécuritaire. Il ne se souvenait pas d’avoir eu une raison logique de lancer cette recherche. En réalité, il ne l’avait fait que par ennui et désœuvrement.
- Je n’ai jamais rien vu de pareil au cours de toute ma carrière, dit Yorgi, sortant Erik de sa rêverie. La dimension de cette chose dépasse de beaucoup les plus grosses épaves jamais mises à jour dans tous nos océans.
- Et si ce n’était qu’une déformation du sol ? suggéra Jehan.
- Voilà une idée encore plus simpliste que celle de la soucoupe volante, dit Frederik.
Ils discutèrent ainsi durant près d’une heure. Ils élaboraient différentes possibilités sur le sujet et détaillaient certaines d’entre elles, mais personne n’arrivait à trouver un consensus.
- J’ai un ami qui travaille au centre de recherche océanographique, dit Erik. Peut-être pourrait-il nous éclairer sur ce que ça pourrait être !
Ce n’était pas dans les habitudes des chasseurs de trésors de partager ce genre d’informations en dehors de leur cercle, mais la nature de l’objet était tellement extraordinaire qu’elle nécessitait des mesures exceptionnelles.
* * *
La mer était calme et le Discoverer jeta son ancre en plein cœur du golfe de Botnie par une belle journée de début d’automne. L’été avait été fructueux pour les chasseurs d’épaves. Ils avaient découvert deux nouveaux bateaux engloutis, qui leur avaient rapporté une véritable petite fortune.
Aujourd’hui, cette expédition n’avait pour but que de satisfaire leur curiosité. Le professeur Andersson, qui travaillait pour le centre océanographique, leur était revenu il y avait plus d’un mois sur les photos qu’Erik lui avait fait parvenir. Il n’avait pu leur fournir la moindre réponse satisfaisante. Il leur avait proposé de soumettre les photographies de l’objet inconnu à un géologue de sa connaissance, spécialisé en géologie sous-marine.
À partir de cet instant, les images récupérées par le Discoverer furent envoyées à plusieurs spécialistes et se retrouvèrent, personne ne sut exactement comment, entre les mains d’un journaliste suédois. Les photographies firent rapidement le tour du monde et plusieurs tabloïds proclamaient qu’un OVNI avait été découvert dans les profondeurs de la mer Baltique. On comparait l’objet insolite au très connu Faucon Millenium, le vaisseau piloté par Han Solo dans le film Stars Wars . Plusieurs curieux étaient entrés en contact avec l’équipage du Discoverer pour en savoir plus sur l’endroit où avait été découvert le soi-disant OVNI, mais aucun des membres de l’équipage ne divulgua la position, même approximative, de l’anomalie.
La semaine suivant tout le battage médiatique, un éminent géologue avait donné une entrevue à la télévision nationale. Il proclamait, à tous ceux qui voulaient l’entendre, qu’il ne s’agissait aucunement d’un vaisseau extraterrestre, mais bien du résultat d’éruptions sous-marines, comme il s’en produisait souvent dans tous les océans. C’était ce qui aurait créé, selon lui, ce grand cratère de plus de cinquante mètres de diamètre.
Les membres de l’équipage, et plus particulièrement Erik, endossaient difficilement cette histoire d’éruptions. Ils avaient sondé si souvent le fond de la mer que, si la solution avait été aussi simple, ils auraient déjà trouvé des images similaires, même si elles avaient été plus petites.
Il n’y avait pas plus de dix minutes qu’ils avaient jeté l’ancre que tous les appareils électroniques à bord cessèrent de fonctionner, soulevant la consternation générale.
- C’est comme la dernière fois, dit Hans à Yorgi.
- Remontez l’ancre et éloignons-nous de l’objet pour voir ce que ça donne.
Hans dirigea le bateau à un peu moins d’un kilomètre de leur position avant que tous les appareils fonctionnent de nouveau correctement. Ils n’avaient plus aucun doute, il y avait quelque chose sous la mer qui interférait avec l’équipement électronique.
- Tu crois que c’est l’objet qui émet un champ magnétique ? demanda Hans.
- Si ce n’est pas cela, alors quelqu’un s’est donné beaucoup de mal pour que cette chose ne soit pas découverte, répondit Yorgi.
Ils jetèrent l’ancre sur cette nouvelle position. Erik aidait les autres membres de l’équipage à préparer la mise à l’eau du ROV . Ils espéraient tous rapporter des images plus détaillées de l’objet. Erik s’était empressé de retrouver son poste, derrière le moniteur du ROV, prêt à découvrir ce qu’ils appelaient communément l’anomalie.
- Tu veux prendre les commandes ? demanda Peter en pénétrant dans l’étroit cagibi qui contenait le matériel informatique.
Peter était le dernier membre de l’équipage à avoir été inclus dans l’équipe de l’Ocean-Team. C’était Frederik qui l’avait présenté à Yorgi. Peter était un excellent opérateur de drone et, bien qu’il n’ait jamais piloté d’engins sous-marins, il avait rapidement prouvé son aisance à manipuler les contrôles à distance du ROV. Il était un homme très organisé et n’acceptait pas que les autres membres de l’équipe s’installent à la console de ce qu’il considérait maintenant être son appareil.
- Excuse-moi, Peter, dit Erik. J’ai seulement hâte de voir ce que les images vont nous dévoiler.
Erik roula sa chaise un peu à l’écart, laissant la place à Peter qui s’installa sur un petit tabouret. Il ne se passa pas dix minutes avant que l’étroit local ne soit envahi par la presque totalité de l’équipage. Les derniers arrivés durent s’entasser dans l’encadrement de la porte, pour voir apparaitre les images tant attendues.
Erik retenait son souffle depuis que le ROV avait atteint le fond. Peter manipulait consciencieusement la télécommande de l’appareil en suivant sa progression à l’écran, appelant au silence ses compagnons trop souvent exubérants. L’équipage au complet se trouvait là, leurs neuf paires d’yeux braqués sur le terminal.
L’appareil n’avait pas fait plus de deux cents mètres que l’image disparut des écrans.
- Nooon ! s’écria Peter, en essayant d’activer les commandes à distance.
La déception s’entendit dans un profond soupir collectif. Ils avaient espéré que le ROV parviendrait à leur transmettre des images de l’objet, mais aucun d’eux n’avait pensé aux pannes électroniques qui survenaient immanquablement lorsqu’on approchait de l’anomalie.
- Remontez le ROV, dit Erik, visiblement déçu.
- Nous l’avons perdu, dit Peter. Je n’arrive plus à communiquer avec l’appareil.
Frederick se fraya un chemin jusqu’à la porte, se contorsionnant à travers les autres membres de l’équipage qui restaient figés dans un silence désespéré.
- Nous devons récupérer mon appareil, se plaignit Peter.
- J’y vais, dit Frederick en passant la porte.
- Tu vas où ? demanda Yorgi.
- Je vais plonger, dit-il en disparaissant dans le couloir.
Ils le regardèrent, étonnés. La plongée, à cette profondeur, n’était pas sans danger et Yorgi n’était pas certain que ce soit une bonne idée de risquer la vie de ses plongeurs uniquement pour récupérer le ROV ou encore, pour satisfaire leur curiosité.
- Je crois plutôt que nous devrions refiler le bébé à l’armée, dit Yorgi. Il ne sert à rien de tenter la chance inutilement.
- Nous serons prudents, dit Jehan, bien décidé à accompagner son collègue.
Frederik lui sourit. Il n’avait pas voulu l’engager dans cette aventure, mais il était heureux de l’entendre se proposer.
- Allez, viens ! Allons préparer notre équipement, lui dit-il.
* * *
Yorgi et ses hommes suivaient l’avancée des plongeurs grâce aux images transmises par leur caméra. Ils avaient déjà atteint une profondeur de plus de soixante mètres et avaient troqué leur bouteille d’oxygène pour celle contenant le mélange de trimix nécessaire à la plongée à cette profondeur. La visibilité était réduite à seulement quelques mètres de distance. À bord, l’équipage regardait les images transmises, jusqu’à ce que l’écran devienne entièrement noir.
- Je n’aime pas ça ! Je n’aime pas ça du tout, dit Yorgi.
- Nous savions que ça arriverait, dit Hans pour le rassurer.
- Je n’aime quand même pas ça, ajouta Yorgi, avant de retourner sur le pont.
Les minutes semblaient durer une éternité et seul Erik était resté dans la cabine, regardant régulièrement les écrans toujours noirs alors que les autres essayaient de s’occuper comme ils pouvaient.
Il se passa plus de trente-cinq minutes avant qu’Erik ne vienne les avertir que les caméras avaient recommencé à fonctionner. Ils constatèrent avec soulagement que les deux hommes étaient de retour et qu’ils étaient sains et saufs. Ils ne refirent surface que trente minutes plus tard, prenant bien soin d’effectuer les paliers de décompression nécessaires à la remontée.
- Nous avons câblé le ROV, dit Jehan en présentant le filin à Hans, qui lui tendait la main.
Hans attrapa le câble et le regarda comme s’il ne comprenait pas à quoi il servait.
- Vous êtes descendus là-bas uniquement pour récupérer le ROV, s’étonna Hans.
Cette fois, ce fut Frederick qui lui tendit son sac, que Hans fouilla immédiatement.
- Nous avons réussi à remonter un échantillon de l’objet, dit Frederik, tandis que Hans exhibait fièrement un morceau de la taille d’un poing, qui ressemblait à s’y méprendre à de la roche volcanique.



